CHAPITRE I — L’ÉCOLE, MÈRE DE TOUTES LES RÉFORMES
Tout part de là. Notre école fabrique notre capital humain ; le capital humain facilite la productivité ; la productivité crée de la croissance ; la croissance finance l’école. Quand ce cercle se brise, tout se dérègle : les comptes publics, l’industrie, la cohésion, et jusqu’à la démocratie elle-même — car des cerveaux vides voteront dans dix ans.
Proposition 1 — Rendre les clés des établissements à ceux qui les dirigent
Ce qui existe. Un chef d’établissement français ne choisit ni ses enseignants, ni ses méthodes, ni l’usage fin de son budget. Tout remonte aux rectorats -trente académies, des dizaines de milliers d’agents- puis redescend en circulaires.
Ce que l’on constate. Les pays qui progressent dans les comparaisons internationales (Portugal, Pologne, Estonie) ont tous donné de l’autonomie à leurs établissements. La France, elle, a vu le niveau de ses élèves de quatrième en mathématiques reculer au fil de chaque enquête internationale depuis vingt ans.
Ce qui nous menace. Une génération entière formée en dessous de son potentiel : moins d’ingénieurs, moins d’artisans qualifiés, moins de citoyens capables de distinguer un fait d’une rumeur. La facture arrive entre 2030 et 2040, au moment précis où l’intelligence artificielle exigera des esprits solides.
Ce que nous ferons. Chaque chef d’établissement recrutera son équipe, disposera de son budget et répondra de ses résultats. Les rectorats seront ramenés à une fonction de contrôle et d’appui ; pas de commandement.
Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les états-majors académiques, dont les effectifs fondront, et le confort de l’uniformité. Y perdent aussi les barons de l’édition éducative aux monopoles immobilisants. Y gagnent : les professeurs, traités en professionnels et non en exécutants ; les parents, qui sauront qui est responsable ; les élèves des quartiers difficiles, premiers bénéficiaires des équipes stables et volontaires.
Pourquoi tout le monde y gagne. L’autonomie ne désengage pas l’État : elle le rend enfin lisible. Un établissement responsable attire de meilleurs maîtres, qui produisent de meilleurs élèves, qui rendent à la nation davantage qu’elle n’a investi. Même les rectorats y gagnent une mission digne : évaluer au lieu d’administrer. Renouer avec l’engagement républicain d’élévation sociale par l’école et l’apprentissage.
Les chiffres. Coût : nul — une réorganisation, pas une dépense. Rapport : le levier d’amont de tout le reste ; le moteur relève la croissance potentielle à partir de 2031, lorsqu’un meilleur niveau scolaire produit ses effets (≈ huit ans de délai, comme l’Allemagne des années 2000). Inaction : vingt ans de recul en mathématiques de quatrième à chaque enquête internationale — une cohorte sous-formée se paie en points de produit intérieur brut sur 2030-2040. Trajectoire : neutre pour la dette, rendement diffus de long terme. Concrètement : trente académies recentrées du commandement vers l’évaluation — l’autonomie que le Portugal, la Pologne et l’Estonie ont prise avant nous.
Proposition 2 — Payer les professeurs comme on paie ce qui compte
Ce qui existe. Un professeur certifié débute autour de 2 100 euros brut. Après quinze ans, il a perdu, en euros constants, près d’un cinquième du pouvoir d’achat qu’avait son prédécesseur des années 1980. Les concours ne font plus le plein.
Ce que l’on constate. On ne bâtit pas une école d’excellence avec un métier que les meilleurs étudiants évitent. La Corée, Singapour, la Finlande recrutent leurs maîtres dans le premier tiers de leurs diplômés. La France recrute parmi « ce qui reste ».
Ce qui nous menace. Un effondrement silencieux : dans dix ans, une pénurie durable de professeurs de mathématiques, de lettres, d’allemand… et des générations confiées à des contractuels formés en quelques jours.
Ce que nous ferons. Huit milliards d’euros de revalorisation sur le mandat, financés à l’intérieur d’un budget de l’Éducation nationale sanctuarisé, parce que, dans le même temps, 200 000 postes non enseignants (sur-administration, rectorats, opérateurs) ne seront pas remplacés. L’argent ira au tableau noir, plus aux organigrammes. La formation des maîtres sera refondue : recrutement exigeant, vraies écoles professionnelles, compagnonnage. Engagement d’apprendre à nos profs à apprendre !
Qui y perd, qui y gagne. Y perd : la bureaucratie scolaire, qui devra maigrir au rythme des départs en retraite, sans aucun licenciement individuel. Y gagnent : tous les enseignants, dont le métier redevient une fierté ; et l’État, qui dépense autant mais dépense juste. On paie les profs !
Pourquoi tout le monde y gagne. C’est le même budget, mieux alloué. La nation ne paie pas plus cher son école ; elle cesse de payer ce qui n’enseigne pas.
Les chiffres. Coût : +8 milliards par an à terme (montée de +1,6 milliard par an, 2028-2032). Rapport : à budget constant — financé par le non-remplacement de 200 000 postes non enseignants ; un certifié débute à ~2 100 € brut, soit près d’un cinquième de pouvoir d’achat perdu en quarante ans. Inaction : des concours qui ne font plus le plein → pénurie durable de professeurs (mathématiques, lettres, allemand) et classes confiées à des contractuels formés en quelques jours. Trajectoire : neutre pour la dette (redéploiement dans un budget sanctuarisé). Concrètement : la Corée, Singapour et la Finlande recrutent leurs maîtres dans le premier tiers des diplômés — c’est le vivier que nous visons.
Proposition 3 — En finir avec Parcoursup, rétablir l’épreuve
Ce qui existe. Le baccalauréat repose désormais largement sur le contrôle continu ; l’accès au supérieur, sur un algorithme d’affectation que personne ne comprend et que tout le monde subit.
Ce que l’on constate. Le contrôle continu a transformé les deux dernières années de lycée en course aux points, où la note locale remplace l’exigence nationale. Parcoursup a déplacé l’angoisse sans créer la justice : les initiés optimisent, les autres subissent. Certains disent que la France s’offre à eux alors que sans cet outil ils seraient cantonnés à peu de choix, mais l’outil est la caisse de résonnance des aspérités du supérieur dans notre pays : les meilleurs sont les plus demandés, les plus riches sont les mieux marketés, et finalement, rien n’est devenu égalitaire depuis Parcoursup !
Ce qui nous menace. Un diplôme national qui ne certifie plus rien, des universités qui re-testent ce que le bac devait garantir, et une défiance durable des familles envers l’institution. On ne teste d’ailleurs aujourd’hui que la connaissance qui elle-même perd de sa valeur avec l’avènement de l’IA.
Ce que nous ferons. L’année de terminale sera réorganisée autour d’épreuves nationales terminales écrites et orales qui redeviendront la clé d’entrée dans le supérieur. Parcoursup sera supprimé ; l’orientation reposera sur les résultats, les concours et les capacités d’accueil, publiés à l’avance. Les programmes dès le primaire remettront à l’honneur les humanités, l’oralité, le collectif et la capacité à apprendre, à être curieux. Avec l’IA comme amie.
Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les stratèges du dossier scolaire et le confort des notes maison. Y gagnent : les élèves travailleurs de tous les milieux — l’épreuve anonyme reste le plus puissant instrument d’égalité que la République ait inventé, surtout si l’on évalue de plus en plus de ‘skills’ et de moins en moins de connaissance figée.
Pourquoi tout le monde y gagne. Quand le diplôme redevient un signal fiable, les employeurs recrutent mieux, les universités enseignent au lieu de trier, et les familles cessent de payer des officines d’optimisation. La confiance est un bien public ; l’épreuve la restaure.
Les chiffres. Coût : quasi nul — fermer une plateforme d’affectation coûteuse, organiser des épreuves nationales. Rapport : un diplôme qui certifie de nouveau, donc des universités qui enseignent au lieu de re-tester et des familles qui cessent de payer les officines d’optimisation. Inaction : un baccalauréat dévalué par le contrôle continu, et une dépense privée croissante pour les ménages. Trajectoire : neutre pour la dette. Concrètement : l’épreuve nationale anonyme — le plus puissant instrument d’égalité que la République ait inventé — rétablie comme clé d’entrée dans le supérieur.
Proposition 4 — Une culture commune, de Rabelais à Aya Nakamura
Ce qui existe. Des programmes émiettés, réécrits à chaque alternance, où l’histoire se picore, où l’oral n’est évalué qu’in extremis, et où la culture générale est tenue pour un luxe daté.
Ce que l’on constate. Des élèves de quinze ans incapables de situer cinq grandes villes françaises sur une carte ; des bacheliers qui n’ont jamais pris la parole en public dix minutes. Pendant ce temps, les réseaux (sociaux) fabriquent des identités de substitution et l’algorithme remplit le vide que l’école a laissé.
Ce qui nous menace. Une nation sans références partagées n’est plus une nation : c’est une juxtaposition de communautés qui cohabitent (au mieux) en se surveillant. Le communautarisme ne gagne pas parce qu’il est fort ; il gagne parce que le socle commun s’est délité.
Ce que nous ferons. Un socle assumé : langue, littérature, histoire, géographie, arts, économie réelle, sciences appliquées, éducation civique — et l’oral, enseigné et évalué de la sixième à la terminale. Le brassage culturel n’est pas l’ennemi : il n’est possible que si le socle existe. Aya Nakamura, oui — si l’on comprend aussi Rabelais.
Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les marchands de relativisme, et ceux qui prospèrent sur la fragmentation. Y gagnent : d’abord les enfants des milieux populaires, à qui l’école doit ce que leur famille ne peut pas toujours transmettre : c’est cela, l’ascenseur social.
Pourquoi tout le monde y gagne. Une culture commune réduit les frais de la défiance : moins de conflits identitaires, plus de mobilité sociale, une démocratie qui débat au lieu de s’invectiver. C’est ici l’investissement au rendement le plus élevé de tout ce projet.
Les chiffres. Coût : nul en propre — programmes et oral portés par les moyens de la proposition 5. Rapport : la cohésion est un capital qui abaisse les frais de la défiance — surveillance, conflits identitaires, immobilité sociale. Inaction : un socle commun qui se délite, et un communautarisme qui ne gagne pas par force mais par le vide laissé. Trajectoire : neutre pour la dette, pour le rendement diffus le plus élevé du livre. Concrètement : l’oral enseigné et évalué de la sixième à la terminale, et un socle commun assumé, de la langue aux sciences appliquées.
Proposition 5 — Libérer l’école du monopole des manuels, armer les maîtres pour l’intelligence artificielle
Ce qui existe. Les programmes sont, dans les faits, dictés par un oligopole de maisons d’édition ; le numérique éducatif accumule les plans sans stratégie ; l’intelligence artificielle entre dans les cartables plus vite que dans la formation des maîtres.
Ce que l’on constate. Les élèves utilisent déjà l’intelligence artificielle : sans méthode, sans recul, parfois pour tricher. Les professeurs, eux, n’ont reçu ni outils, ni doctrine. L’écart se creuse chaque trimestre. Et le dogme l’emporte toujours sur l’expérience et l’usage… maintenant l’appareil éducatif dans une posture rétrograde.
Ce qui nous menace. Une génération qui sous-traite sa pensée à la machine, faute d’avoir appris à s’en servir en maître. Le sujet n’est pas technologique : il est humain, pédagogique, culturel.
Ce que nous ferons. Des ressources pédagogiques nationales libres, produites sous l’autorité de l’État avec les meilleurs enseignants ; une formation massive des maîtres à l’intelligence artificielle — l’outil au service de la correction, de la personnalisation, du diagnostic ; et une règle claire pour les élèves : l’intelligence artificielle s’apprend, elle ne se subit pas. Apprendre à apprendre devient la première des disciplines.
Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : la rente éditoriale et les vendeurs de tableaux numériques sans usage. Y gagnent : les professeurs, déchargés des tâches répétitives ; les élèves en difficulté, premiers servis par la personnalisation ; le contribuable, qui cesse de racheter tous les quatre ans les mêmes manuels réédités.
Pourquoi tout le monde y gagne. Le pays qui apprendra le mieux à vivre avec l’intelligence artificielle gagnera la décennie. Ce pays doit être le nôtre, et cela commence en classe de sixième. En juin 2026, on apprend que la Chine a mis fin à 12 000 diplômes universitaires (soit près du tiers de ses diplômes !) pour en faire naître 10 000 « AI ready » dans toutes les filières : nous ne pouvons plus attendre !
Les chiffres. Coût : +2 milliards par an à terme (formation, matériels, intelligence artificielle — levier « école-moyens » du moteur, +1 milliard dès 2028). Rapport : la fin de la rente éditoriale (plus de rachat des mêmes manuels tous les quatre ans) et une intelligence artificielle qui décharge les professeurs des tâches répétitives. Inaction : des élèves qui se servent déjà de l’IA sans méthode et des maîtres sans outils — l’écart se creuse chaque trimestre. Trajectoire : 2 milliards intégrés à la trajectoire, rendement de long terme par le capital humain. Concrètement : la Chine a fermé en 2026 près de 12 000 cursus universitaires — un tiers du total — pour en ouvrir 10 000 « prêts pour l’IA » ; le temps d’attendre n’existe plus.