Pour nos enfants — le programme intégral

DEUXIÈME PARTIE — TRAVAILLER ET PRODUIRE

CHAPITRE VII — LE MARCHÉ DU TRAVAIL : BOUGER, EMBAUCHER, REBONDIR

Le chapitre VI a parlé du travail tel qu’il paie — la fiche de paie, les charges, l’impôt. Celui-ci parle du marché du travail tel qu’il bouge : comment on trouve un emploi, comment on en change, comment on en perd un et l’on en retrouve un autre. À l’heure où l’intelligence artificielle va détruire et créer des métiers à une vitesse inédite, la rigidité est devenue le pire des risques. Notre doctrine tient en un mot que les Français redoutent et que les Danois ont apprivoisé : la flexisécurité. Embaucher vite, séparer sans drame mais accompagner fort, former, reloger, remettre en mouvement. La flexibilité et la sécurité ne s’opposent pas : l’une paie l’autre.

Proposition 113 — Refonder France Travail : du guichet des offres à l’anticipation

Ce qui existe. France Travail, né en 2024 de la loi pour le plein emploi, vient d’absorber plus d’un million de nouveaux inscrits — bénéficiaires du revenu de solidarité, jeunes, personnes en situation de handicap. L’institution raisonne encore largement sur l’existant : les offres déposées, les demandeurs inscrits, l’appariement de l’un à l’autre.

Ce que l’on constate. Le chômage est reparti à la hausse — 8,1 % début 2026 — et le marché se transforme plus vite que l’institution qui le sert. Raisonner sur les offres d’aujourd’hui, c’est courir après le passé : quand un secteur s’effondre ou qu’un métier naît, l’information arrive trop tard. Ce qui manque, ce sont les signaux faibles — les tensions qui montent, les compétences qui se périment, les bassins qui décrochent.

Ce qui nous menace. Un service public de l’emploi qui constate le chômage au lieu de l’anticiper, à l’instant précis où l’intelligence artificielle va rebattre les cartes des métiers — détruisant les uns, créant les autres, plus vite qu’aucune vague technologique avant elle.

Ce que nous ferons. Refonder France Travail autour de l’anticipation. Exploiter les signaux faibles — données des entreprises, tensions sectorielles, compétences émergentes, traités par l’intelligence artificielle de l’État (chapitre IX) — pour voir venir les métiers qui meurent et ceux qui naissent, et orienter la formation avant la rupture, non après. Passer de l’appariement passif au conseil actif : à chaque actif, une cartographie de ses compétences et des passerelles possibles vers les emplois qui recrutent. Et concentrer l’accompagnement humain sur ceux qui en ont le plus besoin, en déchargeant les conseillers des tâches que la machine fait mieux. Les règles avant de placer quelqu’un quelque part seront systématiquement up-skilling et re-skilling !

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : la logique du guichet, et l’illusion qu’on pilote un marché en le regardant dans le rétroviseur. Y gagnent : les demandeurs d’emploi, orientés vers ce qui recrutera demain ; les entreprises, dont les tensions sont anticipées ; et les conseillers, rendus à un vrai métier d’accompagnement.

Pourquoi tout le monde y gagne. Un service de l’emploi qui anticipe coûte moins cher qu’un service qui répare : chaque reconversion engagée à temps évite un chômage long, le plus destructeur de tous. Voir venir, c’est déjà la moitié du rebond.

Les chiffres. Coût : nul net — la refonte d’un opérateur existant (France Travail, créé en 2024, plus d’un million d’inscrits récents). Rapport : anticiper coûte moins que réparer — chaque reconversion engagée à temps évite un chômage long, le plus destructeur de tous. Inaction : un chômage reparti à 8,1 % début 2026, et un service qui le constate dans le rétroviseur quand l’intelligence artificielle rebat les métiers. Trajectoire : neutre, gain d’efficacité. Concrètement : des signaux faibles (données d’entreprises, tensions sectorielles) traités par l’IA de l’État pour orienter la formation avant la rupture — montée en compétences et reconversion avant tout placement.

Proposition 114 — Bouger pour l’emploi : la mobilité par le logement

Ce qui existe. Des emplois non pourvus dans une région, des chômeurs dans une autre, et entre les deux un mur : le logement. On ne déménage pas pour un emploi quand on ne trouve pas à se loger là où il est — ou quand on perdrait, en partant, un logement qu’on ne retrouvera jamais.

Ce que l’on constate. Le marché du travail français est bloqué par le marché du logement (chapitre X) : la mobilité professionnelle, qui est la première arme contre le chômage, se heurte au goulot du toit. Là où l’emploi abonde, le logement manque et coûte cher ; là où le logement est accessible, l’emploi se raréfie.

Ce qui nous menace. Un pays assigné à résidence : des bassins qui se vident sans pouvoir partir, des métropoles qui recrutent sans pouvoir loger, et un chômage entretenu par l’immobilité.

Ce que nous ferons. Faire de la mobilité une politique, en attelant le service de l’emploi à celui du logement. Un droit à la mobilité pour le chercheur d’emploi : aide au déménagement, logement temporaire le temps de s’installer, garantie de ne pas perdre ses droits au logement social en bougeant — la portabilité du chapitre X —, accompagnement du conjoint et de la scolarité des enfants. France Travail et les bailleurs travailleront de concert : un emploi proposé loin ne vaut que si le toit suit. Et la mobilité restera un choix accompagné, jamais une contrainte qui déracine.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : l’immobilité subie, et le cloisonnement entre politique de l’emploi et politique du logement. Y gagnent : les chercheurs d’emploi, à qui l’on ouvre les bassins qui recrutent ; les territoires en tension, enfin pourvus ; et ceux qui partent, sécurisés dans leur saut.

Pourquoi tout le monde y gagne. La mobilité bien accompagnée remet en mouvement ce que la rigidité fige : des bras vers les emplois, des familles vers l’avenir. Délier l’emploi du logement, c’est débloquer les deux à la fois.

Les chiffres. Coût : les aides à la mobilité (déménagement, logement temporaire) — modéré, compté avec le chapitre X. Rapport : la mobilité est le premier remède au chômage ; les bassins qui recrutent enfin pourvus. Inaction : un pays assigné à résidence — des bassins qui se vident sans pouvoir partir, des métropoles qui recrutent sans pouvoir loger. Trajectoire : dépense modérée, compensée par l’emploi retrouvé. Concrètement : un droit à la mobilité du chercheur d’emploi, la portabilité du logement social (chapitre X), France Travail et bailleurs de concert — un emploi loin ne vaut que si le toit suit.

Proposition 115 — La flexisécurité : embaucher vite, séparer sans drame, accompagner fort

Ce qui existe. Le contrat à durée indéterminée français est si lourd à rompre que beaucoup d’employeurs hésitent à embaucher — et se rabattent sur les contrats courts, l’intérim, ou renoncent. La peur de ne pas pouvoir séparer empêche d’unir.

Ce que l’on constate. À l’heure où l’intelligence artificielle va détruire et créer des emplois à une vitesse inédite, la rigidité est devenue un piège : une entreprise qui ne peut pas ajuster son effectif n’embauche pas vite quand elle le pourrait, par crainte de ne pas pouvoir alléger quand elle le devra. Le Danemark a dénoué ce nœud : on y embauche et l’on y sépare aisément, mais le salarié est protégé non par son poste, plutôt par un accompagnement puissant — indemnisation, formation, reconversion. La sécurité n’est plus dans le contrat ; elle est dans le rebond.

Ce qui nous menace. Continuer à protéger les emplois plutôt que les personnes : figer ceux qui en ont un, exclure ceux qui n’en ont pas, et regarder l’économie se priver des embauches qu’une rupture plus simple aurait permises.

Ce que nous ferons. Adopter la flexisécurité, franchement, et dans cet ordre. La flexibilité d’abord, parce qu’elle est le geste immédiat : simplifier et rendre prévisibles l’embauche et la fin de contrat — des séparations rapides, encadrées par un barème clair, négociées avec les partenaires sociaux, débarrassées de la loterie contentieuse d’aujourd’hui. La sécurité en regard, sans laquelle la flexibilité n’est que précarité : un accompagnement renforcé à chaque rupture — l’anticipation de la proposition 113, la mobilité de la proposition 114, la formation et la reconversion érigées en droit. On ne protège plus le poste ; on protège la trajectoire.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : l’illusion que la sécurité tient au verrouillage du contrat, et le confort des situations acquises au détriment des exclus du marché. Y gagnent : les chômeurs et les jeunes, premières victimes de la rigidité, à qui l’on rouvre la porte de l’embauche ; et les entreprises, qui recrutent enfin sans la peur du lendemain.

Pourquoi tout le monde y gagne. Quand séparer devient simple, embaucher cesse d’être un risque — et l’on embauche davantage. Le marché du travail le plus dynamique d’Europe, le danois, est aussi l’un des plus protecteurs : non malgré sa flexibilité, mais grâce à l’alliance de la flexibilité et de la sécurité. C’est cette alliance que nous nouerons.

Les chiffres. Coût : l’accompagnement renforcé à chaque rupture (formation, reconversion), financé par la réorientation de l’assurance chômage et de la formation. Rapport : quand séparer devient simple, on embauche davantage — le marché danois est l’un des plus dynamiques ET des plus protecteurs d’Europe. Inaction : protéger les postes plutôt que les personnes — figer ceux qui ont un emploi, exclure les autres, priver l’économie des embauches qu’une rupture simple aurait permises. Trajectoire : réallocation (formation, indemnisation), neutre à positive pour l’emploi. Concrètement : embauche et séparation simplifiées par un barème négocié — fini la loterie contentieuse —, et la sécurité logée dans le rebond, plus dans le poste.

Proposition 116 — L’indemnisation qui remet en mouvement : des droits profilés, pas un statut figé

Ce qui existe. L’assurance chômage indemnise déjà selon des règles fines — durée modulée par l’âge, dégressivité au-delà d’un certain salaire, conditions assouplies pour les plus de cinquante-cinq ans. Mais elle traite encore largement les demandeurs comme une catégorie unique, sans distinguer les trajectoires.

Ce que l’on constate. Tous les chômeurs ne se ressemblent pas. Un jeune bien diplômé, fort de deux ou trois ans d’expérience et au chômage pour la première fois, rebondit vite : il n’a pas besoin du même filet qu’un senior de plus de quarante-cinq ans, que le marché réembauche difficilement. Et il existe une situation que le système ignore : celui qui enchaîne les ruptures, ne conserve aucun emploi plus de deux ans, et épuise à chaque fois la totalité de ses droits — non par malchance, mais par habitude.

Ce qui nous menace. Une indemnisation aveugle aux parcours : trop longue pour qui rebondirait seul, trop courte pour qui peine vraiment, et sans réponse pour qui en a fait une rente.

Ce que nous ferons. Profiler l’indemnisation selon la trajectoire, pour qu’elle remette en mouvement au lieu d’installer. Plus généreuse pour qui en a le plus besoin — un senior de plus de quarante-cinq ans aura davantage de mois pour retrouver sa place qu’un jeune de moins de 30 ans. Plus resserrée pour qui rebondit vite — un jeune diplômé et déjà expérimenté, un filet plus court parce qu’il suffit. Et dégressive pour qui en abuse — celui qui épuise systématiquement ses droits au fil de ruptures répétées verra, d’un épisode au suivant, sa durée se réduire. Le tout négocié avec les partenaires sociaux et appliqué à l’horizon 2032 : c’est une réforme de fond, qui suppose d’abord que la flexibilité et l’accompagnement — propositions 113 à 115 — aient rouvert les portes de l’emploi. On ne resserre le filet qu’une fois la porte ouverte ; dans l’immédiat, la priorité reste la flexibilité de l’embauche et de la séparation. En découle une réforme progressive du système d’indemnisation chômage pour le régime général. Pas de changements pour les intermittents.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : ceux qui avaient fait de l’indemnisation maximale un mode de vie, aux dépens de qui cotise. Y gagnent : les seniors, mieux protégés ; les cotisants, dont l’argent finance le rebond plutôt que la rente ; et les jeunes, incités à saisir vite le poste suivant.

Pourquoi tout le monde y gagne. Une indemnisation qui épouse les parcours protège mieux en dépensant mieux : beaucoup pour qui souffre, juste assez pour qui rebondit, moins pour qui abuse. Le filet n’est pas fait pour qu’on s’y installe ; il est fait pour qu’on rebondisse — et c’est en remettant les gens au travail qu’on finance ceux qui n’y sont pas encore.

Les chiffres. Coût : une économie nette — l’Unédic dépense ~45 milliards par an (dont ~37 d’allocations) pour ~2,6 millions d’indemnisés ; le profilage en récupère, à terme, de l’ordre de 2 à 4 milliards par an. Rapport : protéger mieux en dépensant mieux — beaucoup pour le senior que le marché réembauche mal, juste assez pour le jeune diplômé qui rebondit, moins pour qui en fait une rente. Inaction : une indemnisation aveugle aux parcours, trop longue ici, sans réponse là. Trajectoire : économie montant vers 2032, une fois la flexibilité (propositions 113-115) ayant rouvert l’emploi ; honnêteté oblige, une part n’est pas une économie nette mais un transfert vers le RSA (départements) pour qui ne rebondit pas — d’où un filet contracyclique conservé. Concrètement : à terme, environ 3 mois d’indemnisation pour les moins de 30 ans et 20 mois pour les seniors, dégressivité pour les récidivistes — les intermittents non touchés.