Pour nos enfants — le programme intégral

DEUXIÈME PARTIE — TRAVAILLER ET PRODUIRE

CHAPITRE XII — LA TERRE : RÉPARER, NOURRIR, TRANSMETTRE

Disons-le sans détour, parce que personne n’ose le dire aux agriculteurs en face : nous avons collectivement fait fausse route pendant des décennies, sur toute la chaîne de valeur. L’intensification a épuisé les sols, appauvri les sous-sols, étranglé les producteurs et déçu les consommateurs. La France, grenier de l’Europe, a glissé au troisième rang agricole du continent et il faudra comprendre, audit de la politique agricole commune à l’appui, comment des centaines de milliards de soutien ont accompagné un déclassement. La réponse n’est pas de produire plus. Elle est de produire mieux et d’être payé pour ce mieux. Cela ne se décrète pas à Paris : ça se négocie à l’échelle européenne, et cela se protège aux frontières de l’Europe.

Proposition 76 — Les clauses miroirs : nul ne vend en Europe sans respecter le plancher européen

Ce qui existe. Un producteur français de thé, de poulet ou de céréales respecte des dizaines de règles sanitaires, environnementales et sociales -c’est entendable, et la plupart sont justes. Mais son concurrent extra-européen, soumis à trois préceptes et une norme, vend sur le même marché, dans le même rayon. Les accords de libre-échange, Mercosur en tête, organisent cette asymétrie.

Ce que l’on constate. Cette concurrence déloyale n’est pas tarifaire -elle est normative, donc invisible dans les statistiques douanières et omniprésente dans les comptes des exploitations. Elle décourage exactement ceux qui font bien.

Ce qui nous menace. La disparition de la production européenne de qualité, remplacée par des importations qui ne respectent rien de ce que nous imposons chez nous — l’hypocrisie alimentaire érigée en politique commerciale.

Ce que nous ferons. Le principe des clauses miroirs, érigé en condition non négociable de tout accord commercial : l’Union n’existe pas pour faciliter la tâche de ceux du dehors, mais pour obliger tout entrant à atteindre le niveau plancher des Européens. Simplifier nos normes, oui — massivement, c’est tout le chapitre IX ; abaisser la barrière à l’entrée, jamais. Contrôles aux frontières renforcés, traçabilité opposable, et refus de ratifier tout nouvel accord qui n’intègre pas la réciprocité sanitaire et environnementale, et rouvrir à terme quelques négociations dans les traités existants.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les importateurs du moins-disant et les exportateurs lointains qui comptaient sur notre naïveté. Y gagnent : les agriculteurs européens, les consommateurs et la cohérence de l’Union elle-même.

Pourquoi tout le monde y gagne. Une norme qui ne s’applique qu’aux nôtres est une taxe sur la vertu. La même norme appliquée à tous redevient ce qu’elle devait être : une garantie. Et les pays tiers qui veulent notre marché (le plus riche du monde) s’élèveront à notre niveau : c’est ainsi que l’Europe normative redevient l’Europe puissante.

Les chiffres. Coût : nul — une négociation européenne, pas une dépense. Rapport : le revenu agricole protégé de la concurrence déloyale, sans subvention nouvelle. Inaction : le moins-disant importé (Mercosur) qui ruine nos producteurs et trompe les consommateurs — une concurrence normative, invisible aux douanes. Trajectoire : à coût budgétaire nul. Concrètement : nul ne vend en Europe sans atteindre le plancher sanitaire et environnemental européen — la même norme appliquée à tous redevient une garantie, et non une taxe sur la vertu.

Proposition 77 — La ferme énergétique : méthanisation et autosuffisance, sans un milliard perdu

Ce qui existe. Des exploitations étranglées par les coûts de l’énergie, assises sur des gisements inexploités -effluents, résidus, toitures- et des projets de méthanisation qui ne sortent qu’à coups de subventions éparses.

Ce que l’on constate. L’agriculteur n’a ni le capital pour construire, ni le temps d’exploiter une unité énergétique. L’État n’a pas vocation à le faire. Mais les énergéticiens -transporteurs de gaz, opérateurs de réseaux, groupes de services- savent faire, et cherchent des actifs.

Ce qui nous menace. Un gisement d’énergie décentralisée perdu, et des fermiers qui mettent la clef sous la porte ou se suicident pour une facture d’électricité.

Ce que nous ferons. La concession tripartite, généralisée : le privé construit et exploite l’unité -méthanisation, hydrogène, solaire sur bâti agricole ; l’exploitant fournit la matière et bénéficie de l’autosuffisance et/ou de prix bas garantis par contrat ; l’État subventionne la construction et se rémunère sur la taxation du surplus revendu au réseau. Chacun apporte ce qu’il a, chacun gagne ce qui lui manque. C’est le CAPEX au sens propre : l’argent public amorce un actif qui produit pendant trente à cinquante ans.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les montages subventionnés sans exploitation sérieuse. Y gagnent : l’agriculteur (charges en moins, revenu en plus), l’énergéticien (un parc d’actifs), l’État (des taxes sur une richesse qui n’existait pas), et le réseau (de l’énergie produite là où on ne l’attendait pas).

Pourquoi tout le monde y gagne. C’est l’écologie par construction du préambule : pas une contrainte plaquée sur la ferme, mais un revenu qui en sort. Et une ferme énergétiquement autonome est une ferme qui traverse les crises.

Les chiffres. Coût : l’amorçage des concessions tripartites, compris dans le levier « agriculture » (+1,5 milliard net au global du chapitre), partiellement récupéré par la taxation du surplus d’énergie, rentable sur la durée. Rapport : un revenu qui sort de la ferme (l’énergie), des charges en moins, un actif qui produit trente à cinquante ans. Inaction : des revenus agricoles étranglés, sans amortisseur de crise — des fermiers qui mettent la clef sous la porte pour une facture d’électricité. Trajectoire : un CAPEX logé dans le levier agriculture. Concrètement : le privé construit et exploite, l’agriculteur fournit la matière et bénéficie de l’autosuffisance, l’État subventionne et taxe le surplus.

Proposition 78 — La ferme du futur : donner aux jeunes l’envie de reprendre

Ce qui existe. La moitié des exploitants partira à la retraite dans la décennie. Les reprises ne suivent pas : l’image du métier -dettes, solitude, normes, revenus médiocres, absence de vacances- fait fuir une jeunesse qui pourtant cherche du sens au travail.

Ce que l’on constate. Les jeunes ne vont plus à la ferme. Non par paresse : parce qu’on leur présente un sacerdoce là où ils veulent une entreprise. Or la ferme moderne -robotisée, énergétique, connectée, en circuit de valeur- est précisément l’entreprise du siècle.

Ce qui nous menace. Des centaines de milliers d’hectares sans repreneur, absorbés par l’agrandissement sans âme ou la friche — et la dépendance alimentaire au bout.

Ce que nous ferons. Faire de la transmission une grande politique : la concession énergétique de la proposition 77 revalorise le foncier et modernise l’actif ; une ferme autosuffisante et équipée se reprend, une ferme épuisée s’abandonne ; portage du foncier pour dissocier l’achat de la terre de la reprise de l’outil ; enseignement agricole refondu dans l’esprit du chapitre I, tourné vers l’agronomie des sols, la technologie et la gestion ; et un récit national assumé : la ferme du futur est un métier de chef d’entreprise, de technicien du vivant et de producteur d’énergie.

Qui y perd, qui y gagne. Y perd : la spéculation foncière sur les départs en retraite. Y gagnent : les cédants (un actif valorisé), les repreneurs (un métier viable), les territoires (des campagnes vivantes), l’aval (une production maintenue).

Pourquoi tout le monde y gagne. Chaque reprise réussie, c’est une famille installée, un bourg qui garde son école, des sols entretenus et de la valeur produite pendant une génération. La transmission agricole est une politique d’aménagement, d’alimentation et de défense tout en un !

Les chiffres. Coût : ce n’est presque pas une dépense — un fonds de portage ACHÈTE la terre (un actif récupérable, ~6 400 €/ha en moyenne) et la loue en fermage au jeune, avec option d’achat progressive. Le coût budgétaire net est l’écart de portage (financement ~3 % − fermage ~1,5-2 %), soit ~10 à 20 millions par an et par milliard porté — pas le capital. Rapport : un milliard de fonds porte ~150 000 hectares ; c’est de la dette productive adossée à un actif, et chaque reprise réussie maintient une famille, une école de bourg, des sols entretenus. Inaction : la moitié des exploitants à la retraite dans la décennie, des centaines de milliers d’hectares livrés à l’agrandissement sans âme ou à la friche — la dépendance alimentaire au bout. Trajectoire : capital hors solde (actif), petit coût de portage dans le levier agriculture. Concrètement : un fonds national de portage — le modèle FEVE changé d’échelle, adossé aux SAFER — qui dissocie l’achat de la terre de la reprise de l’outil.

Proposition 79 — Le vignoble : moins de volume, plus de vin

Ce qui existe. Deux viticultures qui n’ont plus rien en commun : l’une, d’excellence, qui exporte et rayonne ; l’autre, d’entrée de gamme, qui surproduit des vins que le marché ne veut plus, sur des sols que des décennies de chimie ont laissés dans un état déplorable.

Ce que l’on constate. La consommation mondiale se déplace : moins, mais mieux. S’obstiner dans le volume médiocre, c’est distiller à perte aux frais du contribuable, année après année, en épuisant les terres.

Ce qui nous menace. L’effondrement silencieux de régions entières, et la dégradation continue d’un patrimoine de sols qui mettra des décennies à se réparer.

Ce que nous ferons. Accompagner la conversion plutôt que la perfusion : aide à la restructuration vers la qualité -biologique, biodynamie, vins naturels, à chacun sa voie, mais un cap commun : des sols vivants et des vins qu’on choisit ; arrachage digne et reconversion des parcelles sans avenir (vers l’agrivoltaïsme ou la diversification de la proposition 77) ; et la marque France poussée à l’export par la diplomatie culturelle du chapitre V — le vin est une industrie culturelle, mais y gagne-t-on quand la qualité s’enfuit à l’étranger et qu’il ne reste que les volumes bas de gamme sur le territoire ?

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : le négoce du vrac sans avenir et la rente de la distillation de crise. Y gagnent : les vignerons convertis (des prix au lieu de primes), les sols, et l’image mondiale du vin français — tirée vers le haut par toute sa base.

Pourquoi tout le monde y gagne. Un hectare converti à la qualité vaut plus, pollue moins et rapporte davantage qu’un hectare perfusé. C’est le « mieux plutôt que plus » appliqué à notre produit le plus symbolique.

Les chiffres. Coût : l’accompagnement de la conversion, compris dans le levier agriculture ; la fin de la distillation de crise est une économie. Rapport : des prix au lieu de primes, des sols préservés, l’image mondiale du vin français tirée vers le haut par toute sa base. Inaction : distiller à perte, aux frais du contribuable, des vins de vrac que le marché ne veut plus, en épuisant les terres. Trajectoire : neutre à positive (moins de primes de crise). Concrètement : un hectare converti à la qualité vaut plus, pollue moins et rapporte davantage qu’un hectare perfusé — « moins de volume, plus de vin ».

Proposition 80 — Le juste prix : les géants paieront, l’État montrera l’exemple

Ce qui existe. Des lois successives sur les relations commerciales agricoles, contournées négociation après négociation : la grande distribution et les géants de la transformation captent la valeur, le producteur ferme la marche. Et l’acheteur public -cantines, hôpitaux, armées- choisit trop souvent le moins-disant lointain.

Ce que l’on constate. Si tout ce livre vise la hausse des revenus et du pouvoir d’achat, il serait indigne que les seuls à n’en jamais bénéficier soient ceux qui nourrissent le pays.

Ce qui nous menace. Des exploitants qui vivent sous le seuil de pauvreté en travaillant soixante-dix heures, et le dégoût des vocations qui en découle -la proposition 78 ruinée par l’aval.

Ce que nous ferons. Deux leviers, le contrat et l’exemple. Le contrat : indicateurs de coûts de productions opposables dans les négociations, transparence des marges par maillon rendue publique, sanctions effectives — le nom des tricheurs publié. L’exemple : la commande publique alimentaire — cantines scolaires, hôpitaux, établissements — orientée vers la production française et européenne de qualité au juste prix, dans le cadre de la préférence du chapitre IX ; l’État, premier restaurateur de France, cessera d’être le premier client du moins-disant. Ce surcoût assumé est un investissement : il irrigue directement les fermes des propositions 77 à 79.

Qui y perd, qui y gagne. Y perdent : les centrales d’achat qui faisaient leur marge sur la détresse, et le confort du poulet d’importation dans les selfs publics. Y gagnent : les producteurs, les enfants des cantines, les territoires et les transformateurs vertueux, enfin distingués.

Pourquoi tout le monde y gagne. Le juste prix payé au producteur revient dans l’économie locale, dans les cotisations, dans l’entretien des paysages. Le prix cassé, lui, se paie trois fois : en aides de survie, en friches, en dépendance. Une nation qui veut être puissante commence par nourrir dignement ceux qui la nourrissent.

Les chiffres. Coût : le surcoût d’une commande publique alimentaire de qualité, compris dans le levier agriculture (+1,5 milliard net au global). Rapport : le juste prix revient dans l’économie locale, les cotisations, l’entretien des paysages ; le prix cassé se paie trois fois — aides de survie, friches, dépendance. Inaction : des exploitants sous le seuil de pauvreté en travaillant soixante-dix heures, et la proposition 78 ruinée par l’aval. Trajectoire : dans le levier agriculture. Concrètement : des indicateurs de coûts opposables et des marges publiées (les tricheurs nommés), et l’État, premier restaurateur de France, qui cesse d’être le premier client du moins-disant.